Nos extraits coup de cœur. « Zenobia » de Gellu Naum

Les plus belles histoires de la littérature roumaine

Lyon, « Couples, la force du destin », 15 janvier 2019

1. Zenobia, de Gellu Naum (1915-2001)

Traduit du roumain par Luba Jurgenson et Sebastien Reichmann, éditions Non Lieu, 2015.

« 7. Je portai Zenobia dans le creux de la digue et là-bas, on grouilla je ne sais combien de temps sans se dire un mot, allongés épaule contre épaule, les visages appuyés contre la terre humide de cette alvéole. Ce fut le grand amour, nous nous collâmes l’un contre l’autre dans l’obscurité, et au-delà de nous s’étendait la pellicule qui nous couvrait tous comme une amibe cachée en chacun de nous.

Après un certain temps, j’allai avec Zenobia dans la forêt – nous ne nous séparâmes jamais, je vous prie de retenir ce détail, même si quelquefois vous pensez le contraire – , pour écouter le bruissement des buissons et prendre des nouvelles du monde. Le monde se trouvait alors sous le signe des vieux amoureux, et nous vîmes flotter au-dessus de nous les deux vieux géants qui, vers l’automne, couvrent le ciel. Pendant qu’ils passaient, la forêt se remplit de gémissements et de grondements, on aurait juré que ça tonnait ; puis ils s’en allèrent : nous les remerciâmes pour ce que nous avion appris et sortîmes dans les champs  épaule contre épaule.

zenobia non lieu

Bientôt, nous nous redîmes compte que le splendide automne qui avait couvert le monde approchait de sa fin ; et comme dans les marécages les hivers sont particulièrement âpres, nous nous préparâmes à hiberner. Il fallut élargir la grotte avec nos mains, la capitonnant avec des brindilles qui s’offraient à nous, ne laissant qu’une porte et une petite fenêtre cachée par des branches tressées. Pour recevoir, si besoin était, nous répandîmes par terre des fleurs des champs presque sèches, creusâmes un trou pour avoir de l’eau et naturellement une petite latrine. Les jours s’écoulaient lentement, le soleil devenait de plus en plus orange. (page 23)

 8. Arrivé ici, je vous prie de récapituler. En attendant l’hiver, je déclamais des heures durant tandis que Zenobia m’accompagnait en frappant de deux doigts un petit tambour fabriqué avec un morceau de peau trouvé dans l’eau, séché au vent, puis tendu sur un bout de bois creux. Ses rythmes étranges rappelaient le craquètement de cigognes se préparant à partir vers le Sud.

Les autres, je n’en savais rien, Petru errait peut-être dans les marécages (le dernier roseau du nord disait l’avoir vu passer en direction de la ville) ; quant à Iason, offensé par son comportement pendant notre brève rencontre, je cherchais à l’oublier.

De temps en temps, lors de nos rares sorties, Zenobia et moi courions dans les champs pour nous dégourdir les jambes ; en fait, j’étais le seul à courir, car elle, elle volait, collée à mon épaule.

zenobia humanitas

Une fois, comme nous nous étions arrêtés sur un tertre pour reprendre haleine, je vis au loin M. Sima et Dragoch cueillir, probablement, les dernières fleurs bleues. Je les saluai de loin agitant ma main droite, et Zenobia sa main gauche, mon épaule gauche étant collée à son épaule droite. M. Sima et Dragoch nous répondirent par des signes amicaux avec la main qu’ils voulaient, leurs épaules n’étant pas collées. » (page 24)

 

L’auteur

naum gellu

Gellu Naum est né en 1915 à Bucarest. Il fut l’initiateur et le principal représentant dans les lettres roumaines du surréalisme. Dans la première partie de sa carrière poétique, au cours des années 1930, il se révolta radicalement contre l’ordre établi. En France, où il fit une partie de ses études, il fut proche de Victor Brauner et fréquenta le groupe d’André Breton. De retour en Roumanie, il forma autour de Virgil Teodorescu, Gherasim Luca et Paul Paun un groupe surréaliste, avant de devoir servir dans l’armée lors de la Seconde Guerre mondiale. En 1946 il se maria avec Lyggia Alexandrescu qui demeura sa femme jusqu’à sa mort, illustra parfois ses livres et inspira en grande partie Zenobia, paru en Roumanie en 1985. Gellu Naum est aussi l’auteur du Voyage avec Apollodore, livre pour enfants traduit en français par Sebastian Reichmann et publié par les éditions MeMo. Gellu Naum est mort à Bucarest en 2001.

Sélection opérée par Cristina Hermeziu

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