La traduction dans le vif de la société

Cet article de blog est bien trop long.

Il contrevient à toutes les règles du bien-lire sur Internet. Mais il revendique sa liberté d’avoir l’envie de partager, dans le détail et les nuances, le récit de cette 4ème escale de la Tournée des Traducteurs, à Strasbourg.

Alors, prenez encore plus de temps dans votre journée pleine de choses déjà inutiles pour suivre les liens rouges : vous n’êtes pas à l’abri d’une découverte!

« Vivre à l’Est », ce n’est pas forcément vivre sous l’époque communiste. Un des nombreux lecteurs venus à notre rencontre lors de l’escale strasbourgeoise accueillie par la librairie Kleber nous a posé la question : « et les auteurs aujourd’hui, qui parlent de la littérature aujourd’hui ? » Belle occasion pour moi d’évoquer les dramaturges, ces voix, souvent féminines, qui disent les cris de la société contemporaine : Gianina Cărbunariu, dont le spectacle Des gens ordinaires présenté à Paris en décembre  met en scène des lanceurs d’alerte ; Nicoleta Esinencu et son déjà ancien Fuck You Eu.ro.Pa !, traduit par Mirella Patureau, un titre dont la provocation (profonde, dans cette lettre au père) a fait se lever les regards dans la salle ( je vous ai vus, oui !) ; et je pense maintenant que j’aurais pu parler aussi de Maria Manolescu dont les personnages trentenaires, un peu bohèmes, se retrouvent à la campagne pour un huis-clos autour du mal être dans une société déchirée entre les hardes du passé hyper présent (un ado du quart monde roumain) et des visiteurs faisant dans le hype et les régimes à la mode, le tout dans un carré amoureux semi assumé, intitulé Chasseurs-cueilleurs.

Mais s’est imposée à moi la silhouette menue et le regard perçant d’une belle romancière, Dora Pavel, dont le thriller psychologique est une histoire d’amour et d’emprise et surtout de société vivant avec le tabou de l’homosexualité. Le titre est Do no crosscomme ce qui est écrit sur les barrières en plastique déroulées autour des scènes de crime, et c’est un titre dont je porte le désir de traduction depuis quelques temps : avis aux éditeurs français ! Quelqu’un pour éditer ce très bon roman ? 

Cristina Hermeziu a rappelé le titre d’AdinaRosetti, Dead line (tiens tiens, deux titres anglais cités l’un après l’autre, ne serait-ce pas un indice qui parle de la société roumaine actuelle ?), un roman qui évoque le burn-out, cette maladie ultra-contemporaine, traduit par Fanny Chartres au Mercure de France.

L’animatrice de la soirée a aussi sorti de son chapeau le polar Spada, de Bogdan Teodorescu, paru chez Agullo dans la traduction de Jean-Louis Courriol, dont l’auteur ne fait pas l’impasse sur le problème vieux, récurrent et empoisonnant de la corruption. Une autre lectrice a voulu savoir si les écrivains roumains étaient engagés, notamment dans les impressionnantes marches citoyennes pour protester contre les tentatives actuelles de perturbation du fonctionnement d’une justice indépendante. Le poète Radu Vancu, auteur d’impeccables Cantos domestiques d’une grande beauté (inédits en français), l’écrivain bien connu, multi-traduit en français Mircea Cărtărescu (dont le roman Solénoïde sortira chez Noir-sur-Blanc à l’automne) et tellement d’autres écrivains ont passé des soirées et des nuits dans le froid hivernal de manifestations-monstres dont la détermination solide n’avait d’égal que la sérénité familiale… Pour dire leur opposition. Pour montrer que l’écriture n’enferme pas dans une tour d’ivoire et que le pays est farouchement européen, démocrate, prêt à se braquer contre les tentatives pour le tirer vers un passé, quel qu’il soit, de sinistre mémoire.

La librairie Kléber, dans la bonne ville du Parlement européen a donc vibré, vendredi 25 en soirée, autour des questions de Vie à l’Est aujourd’hui – hier aussi.

Les grandes sagas de Gabriela Adameşteanu (Gallimard) ont été à l’honneur. Gare de l’Est, vient de sortir chez Non Lieu et Nicolas Cavaillès, son traducteur, habitant de Strasbourg, a lu un passage d’une des nouvelles de ce recueil.  On retrouve la patte de la romancière, son observation fine des comportements d’hommes et de femmes qui tentent de se débrouiller, avec leurs défauts et leurs désirs, dans la société telle qu’elle est.

 

Cristina Hermeziu a su avec habileté nous emmener, nous deux qui sommes traducteurs, sur le terrain de l’impalpable, celui du travail de traduction. Nicolas Cavaillès a évoqué avec précision pourtant et délicatesse l’œuvre de réécriture de la romancière roumaine qui a bien compris qu’une traduction est un « texte-autre » : en suivant le travail de traduction, elle reprend, adapte, corrige son propre original. Quel merveilleux terreau est ici déposé pour de futures études universitaires comparatives !

Il a aussi été question de Norman Manea, dont Nicolas Cavaillès a retracé la vie d’exil et rappelé la blessure originelle de la déportation à 5 ans dans les plaines hostiles de la Transnistrie. Le retour du hooligan, bien sûr, a été évoqué. L’anecdote (qui n’est pas anecdotique) de l’escargot que l’écrivain aujourd’hui new-yorkais mais plus que jamais écrivain roumain porte toujours sur lui comme symbole de la langue-maison a mis des  sourires sur les visages, et les crayons se sont agités sur les carnets.

Les regards sont devenus méditatifs et curieux quand j’ai évoqué le jeune Lucian Dan Teodorovici qui a osé se coltiner la Roumanie stalinienne, dans un roman impeccable et beau, L’Histoire de Bruno Matei, dont je n’ai d’abord pas su quoi lire. Car tant de passages, contenant tant de péripéties intéressantes et de portraits plein de finesse me semblaient dignes d’être lus – ce roman traduit pourtant en 2012 m’est encore entièrement présent à l’esprit.

Merveilleux public de Strasbourg, dont les yeux pétillaient à chaque nouveau nom entendu, à chaque nouveau titre ! Et nous en avons égrené un grand nombre (voir la liste tout en bas)…

Puis j’ai ouvert le livre à la page 220 – le héros, marionnettiste amnésique enfermé dans le goulag roumain passe par la sinistre prison de Galati. Il lie une belle amitié avec un vieux gardien qui s’appelle Zacornea et qui fabrique des nains de jardin. Tous deux entreprennent la construction, morceau par morceau, d’un pantin. Au péril de leur vie. Le passage comprend  cette phrase, dont une des personnes présentes est à la fin venue me dire combien elle l’avait touchée et qui évoque le « centre de gravité » de la marionnette à fils… Il a un peu été question de centre de gravité de l’homme au travers  de tous les thèmes et de tous les livres évoqués ce vendredi soir, car c’est un peu le centre de gravité bien ajusté qui a permis de survivre entier, aux périodes de privation de liberté, de suspicion et de peur à l’échelle de toute la société.

Une soirée où il a finalement été question de liberté, d’amour,  de beauté, de douleur, de rêve, de mouvement et de corps – de cris, de corruption, d’exil, de malfrats et de villes – car les écrivains partagent les mêmes thèmes, d’où qu’ils viennent, et il est souvent  fort superflu de rajouter leur nationalité.

Cependant, c’était bien des traducteurs de roumain qui se présentaient devant le public. Et ils espèrent que cette Tournée des Traducteurs laissera dans le coin d’une oreille, sur le bord d’un souvenir, un nom – celui d’un auteur qui ouvrira une nouvelle porte dans leur conscience du monde.

Et là, quand même, j’ai une pensée pour Gutenberg dont la statue trône à deux pas de la cathédrale de Strasbourg : Et la lumière fut, est-il écrit sur son parchemin : 

A bientôt à Bordeaux, le 14 février, avec Mirella Patureau et Florica Courriol !

Un remerciement tout particulier aux éditions des Syrtes qui ont fait oeuvre de mécène pour que le séjour des voyageuses à Strasbourg se passe dans les meilleurs conditions. Leur catalogue exceptionnel, à retrouver ici

PS : en plus de tous les titres cités ci-dessus, nous avons évoqué rapidement:

  1. La vie et les faits d’Ilie Cazane de Răzvan Rădulescu (ZULMA, traduit par Philippe Loubière),
  2. Le Grand dépotoir d’Eugen Barbu  (DENOËL, traduit par Laure Hinckel),
  3. Je suis une vieille coco! de Dan Lungu (JACQUELINE CHAMBON, traduit par Laure Laure Hinckel)
  4. L’Amant de la veuve de Radu Aldulescu (éditions des Syrtes, traduit par Dominique Ilea)
  5. Ils arrivent, les barbares ! de Eugen Uricaru (NOIR SUR BLANC, traduit par Marily Le Nir )
  6. Amalia respire profondément de Alina Nelega (L’ESPACE D’UN INSTANT, traduit par Mirella Patureau)
  7. Les Lapins ne meurent pas de Savatie Bastovoi (JACQUELINE CHAMBON, traduit par Laure Hinckel)
  8. En attendant l’heure d’après de Dinu Pillat (des Syrtes, traduit par Marily Le Nir)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.