Carnet de bord. « Voix libres. Cris d’aujourd’hui » à Bordeaux

Riche d’une dizaine de titres audacieux et de genres éclectiques (romans, nouvelles, pièces de théâtre, poèmes…) le 14 février La Tournée des traducteurs a fait escale à la fameuse Librairie Mollat de Bordeaux pour une soirée spéciale autour de la littérature roumaine.

librairie Mollat

Avec plus de 180 000 références de livres et une surface de 2700 m, la plus grande librairie indépendante de France est une impressionnante ruche en… papier avec ses bouquins rangés sagement sur des étals et leurs lettres qui y bourdonnent comme des abeilles tandis que les lecteurs recherchent patiemment le miel en feuilletant les pages.

Et la métaphore saupoudrée de sucre s’arrête là, vu que la thématique proposée – « Voix libres. Cris d’aujourd’hui » – et surtout les titres mis en vitrine ont été plutôt « corrosifs » et le dialogue des deux invitées – un duel à bâtons rompus. Passionnant !

Les traductrices Florica Courriol et Mirella Patureau ont évoqué des personnages en rupture de société et le rapport fort entre le roumain et le français quand il s’agit de traduire « des voix libres » – parfois argotiques – et des cris puissants, comme celles/ceux de Nicoleta Esinencu (« Fuck you, EU.RO.PA ! »), Savatie Bastovoi (« Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé »), Iulian Ciocan (« Le Royaume de Sacha Kozak » ) ou encore Tatiana Țîbuleac (« L’été où maman a eu les yeux verts »), entre autres*…

Mirella Patureau et Florica Courriol

Et puis, « est-ce que l’humour et la dérision font partie de l’ADN de la littérature roumaine » ? Elles font chaud au cœur, les questions posées par le public venu assister à la cinquième étape de la Tournée des traducteurs dans les locaux de la très accueillante librairie Mollat. Et c’est parti pour convoquer, dans la joie, davantage de titres, d’autres écrivains forts, des surréalistes et des dadaïstes, ou encore le fondateur du théâtre de l’absurde Eugène Ionesco, pour ne pas oublier un grand dramaturge d’aujourd’hui, Matei Visniec – auteur d’un théâtre bouleversant à la poésie atroce.

Pourquoi crient-elles si fort, les personnalités de la nouvelle vague du théâtre roumain invoquées à cette rencontre (Alina Nelega, Nicoleta Esinencu, Gianina Carbunariu) ?

« Avant de désirer changer les codes esthétiques, elles se confrontent à quelque chose dans la société qui les dérange profondément. » résume et illustre avec des citations choc la traductrice Mirella Patureau, chercheur au CNRS, au Laboratoire de recherche sur les arts du spectacle, THALIM/ARIAS. C’est pour défendre cette parole générationnelle et la faire découvrir sur les scènes françaises que Mirella Patureau est arrivée à la traduction, un défi et un savoir-faire, surtout quand le langage des personnages est violent et la langue crue.

Pour Florica Courriol, ancien professeur de traductologie à l’Université Lyon 3, le moteur de sa passion pour traduire de la littérature roumaine et pour dénicher de nouveaux écrivains à faire découvrir dans la langue de Proust est tout autre :

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« Je suis arrivée en France il y a plus de 20 ans. Il y avait très peu de titres traduits à l’époque. J’ai donc traduit par frustration. Quand je demandais dans les librairies françaises s’il y avait de la littérature roumaine on me disait : « voyez le rayon slave… » Et moi, la latine que j’étais, bien sûr que cela me hérissait. Il y avait le trio célèbre Cioran, Eliade, Ionesco, il y avait aussi Virgil Gheorghiu et, si on avait de la chance, Dumitru Tsepeneag… » Et la traductrice brandit l’un des très beaux titres (« Le camion bulgare ») que nous devons à ce très grand écrivain roumain (également traducteur), représentant du groupe littéraire de l’onirisme dans la Roumanie des années 1960, en rupture avec son pays natal puisqu’exilé en France dans les années 1970.

Fruit de la passion de nos deux invitées (et des autres traducteurs de La Tournée), depuis quelques années le rayon littérature étrangère domaine…roumain s’est énormément étoffé. Florica Courriol a traduit de belles plumes d’aujourd’hui comme Marta Petreu et Magda Cârneci, Horia Ursu et Cătălin Pavel. A part la jeune garde de la scène artistique roumaine, Mirella Patureau a signé des traductions de l’œuvre de Cioran, des titres de Matei Visniec ou encore Adela Greceanu.

Ce fut une belle soirée littéraire à Bordeaux et l’accueil des libraires, formidable (remerciements à Monica Irimia et à toute l’équipe de la librairie Mollat !).

Le croissant de lune en guise de virgule, on ne tourne pas la page, puisque la Tournée continue…

Promesse tenue par nos traducteurs, il y a encore des dizaines de titres et d’auteurs roumains à (re)découvrir, à faire aimer. En français, s’il vous plaît.

*Les auteurs évoqués et les titres présents sur les rayons de la librairie lors de la soirée, ici :

https://tourneedestraducteurs.com/le-programme-complet-de-la-tournee/

Projet dans le cadre de la Saison France Roumanie, avec le soutien de l’Institut Culturel Roumain de Paris, du CENNAC, de l’ATLR et de la Librairie Mollat.

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