Poésie hors format à Blagnac

En ouverture de la rencontre littéraire, après les mots de bienvenue prononcés par Vladimir Moscovici, le libraire que les habitants de Blagnac ont l’énorme, l’incroyable chance d’avoir pour eux dans un petit village aussi endormi que celui que Philippe Loubière, Nicolas Cavaillès et moi avons traversé vendredi, j’ai présenté au public l’objet de notre Tournée des Traducteurs: cela fait partie de notre credo culturel de faire un pas de côté et de poser notre montgolfière virtuelle dans des lieux de lecture qui se trouvent un peu en dehors des grands centres urbains. C’est pourquoi notre Tournée fait escale aussi bien à Lille, Strasbourg, Marseille, Bordeaux et Lyon qu’à Beaune, Saint-Denis, Blagnac et Quimper (devait, car nous venons d’annuler l’escale bretonne pour des raisons de santé de l’une des intervenantes).

Notre but est de mettre en valeur le travail des traducteurs – il se trouve que notre langue de travail est le roumain mais les problématiques rencontrées sont celles de tous nos collègues. Peut-être, lors des deux dernières étapes, à Lille et Marseille, aurons-nous la visite de quelques uns d’entre eux…

Nous sortons de leurs rayonnages les livres qui sont le fruit d’un travail patient de découverte et d’écriture mené par tous ceux qui ont eu le courage de s’atteler à la traduction d’œuvres roumaines, dans un contexte d’ignorance, et de répulsion parfois, du public et des critiques littéraires à l’égard de tout un pays. Si par le plus grand des hasards un lecteur venait à demander à son libraire des livres roumains, il ne trouvera jamais l’étiquette « littérature roumaine » collée sur l’étagère. Il trouvera rarement plus d’un ou deux titres sous l’indication « littératures de l’Est » ou, pire encore, « littératures slaves » (mais ne soyons pas de mauvaise foi, cette bévue tend à disparaître)…

Ce que je veux dire, c’est qu’aujourd’hui la littérature roumaine est capable de présenter des ouvrages pour tous les goûts. Finie l’époque où l’on ne trouvait que des brûlots anticommunistes, des récits d’exil ou de vieux recueils de traductions poétiques poussiéreuses. Aujourd’hui, on peut lire du polar, de la poésie de grande facture, des classiques bien édités, des romans pleins d’humour, d’autres qui suivent la veine sociale, certains qui sont grinçants et presque dérangeants, des sagas historiques et familiales, des romans introspectifs, des pièces de théâtre, des nouvelles, des romans historiques et d’autres qui retravaillent, sous le regard des plus jeunes, la dure réalité du stalinisme.

Le public de nos escales ouvre toujours de grands yeux devant le déploiement de cet éventail de livres dont il n’a jamais eu connaissance.  Je suis bien loin de vouloir critiquer nos libraires français qui font un formidable travail de conseil auprès de leurs clients mais qui manquent sans doute de ce type d’information. Ne serait-ce pas plutôt aux institutions culturelles roumaines de se servir à bon escient du travail fourni dans le domaine littéraire par ses passeurs dévoués que sont les traducteurs, pour, par exemple, entreprendre des discussions avec les instances syndicales de la librairie? Ou pour orienter sa communication dans ce sens-là?

Vendredi à Blagnac, cependant, après notre longue journée de voyage et la découverte de notre hôtel premier prix au bout d’une impasse encombrée de poubelles et donnant sur l’autoroute (ô âpre poésie des lieux interlopes et des remblais autoroutiers! ô tendresse des lapins broutant l’herbe et les mégots des routiers!), notre thème était

« Notre poésie, celle de chaque jour »

Philippe Loubière, traducteur de roumain, ancien professeur, également arabisant, a publié l’an dernier L’été où maman a eu les yeux verts, de Tatiana Tibuleac, aux éditions des Syrtes. Auparavant, il a traduit deux romans de Razvan Radulescu chez Zulma. Le dernier en date étant Théodose le petit. UPDATE du 26 février : un peu plus tard dans la rencontre, Philippe a lu un passage du roman de Tatiana Tibuleac: quelques paragraphes d’un texte de toute beauté.

Nicolas Cavaillès, traducteur, est également écrivain et éditeur. En avril sortira chez Marguerite Waknine un nouveau texte, une chronique amère de  Nogent-le-Rotrou intitulée Rostroldiques. Sa plus récente traduction est Gare de l’Est, de la grande romancière Gabriela Adamesteanu, passée de chez Gallimard à Non Lieu. Nous partageons, Nicolas et moi d’être des traducteurs de Mircea Cartarescu. La Nostalgie, formidable livre contenant des textes devenus cultes, comme Le Roulettiste, nouvelle traduction, est sortie chez POL (cherchez l’erreur) tout comme Le Levant, un poème épique retraçant toute l’histoire littéraire roumaine, dans la plus grande indifférence de la critique et du public. Mais l’écriture de Mircea Cartarescu, évocatrice, poétique, introspective, cultivée, bigarrée, ce fleuve puissant qui charrie des éternités d’états de conscience n’avait rien à faire sous une couverture blanche.

La poésie roumaine est riche, variée, et c’est ce qui nous a guidés dans notre déambulation immobile (nous étions bien installés au milieu des coussins de la librairie). Nicolas Cavaillès a évoqué Emil Botta, un écrivain et acteur (1911-1977) dont la lecture décisive l’a conduit à la traduction de poèmes. Philippe Loubière, quant à lui, apprécie énormément Lucian Blaga, le philosophe, théologien et poète dont il a dans ses tiroirs plusieurs traductions inédites…

Je ne sais plus comment, au cours de notre dialogue avec l’assistance, nous en sommes arrivés à proposer quelques lectures… Le fait est que j’ai commencé par un type de poésie narrative, très en vogue chez les auteurs actuellement. Le premier poème lu est donc En pleine lumière extrait de A table avec Marx, de Matei Visniec, co-traduit par Benoît-Joseph Courvoisier et l’auteur lui-même, chez Bruno Doucet:

Et puis j’ai voulu présenter une poétesse que j’aime beaucoup, qui vit un compagnonnage de traduction très fructueux avec le traducteur et poète lui-même Jan H. Mysjkin. J’ai pris cet ouvrage très beau, Boucles d’oreilles, ventre et solitude pour illustrer une certaine poésie charnelle et intimiste:

Près de toi, je ne suis que câlinerie et orgueil. Personne ne peut se comparer à moi. Car seulement pour moi est ton regard vert, pareil aux interminables plantations de thé du Kenya. Et tes mains sont exactement faites pour mes rondeurs (ou peut-être mes rondeurs se sont-elles développées sous tes paumes). Car avant que la mort ne vienne me chercher dans quelque recoin de mon corps, je peux m’enfoncer dans les plis de ton odeur âpre et me frotter contre ta peau, jusqu’à la rendre mince et incandescente. Illuminant mes nuits. Et, qui sait, peut-être nos corps accouplés – une seule odeur, impossible à dépister – pourraient-ils tromper la mort, pour la simple raison qu’elle ne réussira pas à nous reconnaître.

Philippe et Nicolas, presque en même temps, ont réagi à ce poème intimiste et presque priant, en mentionnant que nombre de poèmes roumains sont des sortes de prières poétiques, de toute beauté. Philippe a évoqué les Psalmi, autrement dit les Psaumes de Tudor Arghezi, des poèmes d’une ardente présence de chaque mot. L’enchaînement a été merveilleux : Nicolas Cavaillès a pris sur la table un des ouvrages de sa maison d’édition Hochroth, mon cadavre aux chiens, qui réunit justement des poèmes de ce type – des prières, certes, mais surtout des cris de désespoir.

Devant l’assistance médusée, il a lu Prière d’un Dace, de Mihai Eminescu (non sans que Philippe Loubière ait précisé avec humour : « les Daces, ce sont leurs Gaulois réfractaires »).

Après ça, j’ai rajouté à la sidération admirative de l’assistance en évoquant le recueil de poèmes Ma Patrie A4 d’Ana Blandiana et sa traductrice Muriel Jollis-Dimitriu (une violoniste salariée d’un orchestre qui n’a pu se joindre à notre Tournée, à grands regrets, en raison de ses engagement musicaux). En septembre dernier, sur la scène du festival de Fuveau, elles ont donné le frisson en pleine canicule en lisant à voix haute ceci :

Prière

Dieu des libellules, des papillons de nuit,

Des alouettes et des hiboux,

Dieu des vers de terre, des scorpions

Et des cafards de la cuisine,

Dieu qui as enseigné à chacun autre chose

Et qui sais à l’avance tout de qui arrivera à chacun,

Je donnerais n’importe quoi pour comprendre ce que tu as ressenti

Quand tu as établi les proportions

Des poisons, des couleurs, des parfums,

Quand tu as déposé dans un gosier le chant et dans un autre le croassement,

Et dans une âme le crime et dans l’autre l’extase,

Je donnerais n’importe quoi, surtout, pour savoir si tu as eu des remords

D’avoir fait des uns des victimes et des autres des bourreaux,

Egalement coupable vis-à-vis de tous

Puisque, tous, tu les as mis devant le fait accompli.

Dieu de la culpabilité d’avoir décidé tout seul

Du rapport entre le bien et le mal,

Balance difficilement maintenue en équilibre

Par le corps ensanglanté

De ton fils qui ne te ressemble pas. 

 

Puisque c’était déjà presque l’heure de l’apéritif, j’ai pensé à ce passage d’un ouvrage qui est un roman, oui, mais à la prose poétique intense: Exuvies, de Simona Popescu (éditions Non Lieu).

J’ai donc lu un passage où la romancière évoque ces moments de son enfance où elle se plongeait dans le livre de cuisine de sa mère :

J’entendais « kouglof » et une chose duveteuse et dorée s’écartait, kouglof, et je glissais alors allégée vers les eaux lumineuses et chaudes des sirops, vers la clarté des orangeades. Passant devant les charlottes crémeuses, les bavaroises, auprès de laves de crèmes et de sorbets, de confitures, de gelées colorées, des gélatines à la « chair » suave, je rejoignais le rivage rafraîchissant des jus gazouillants, effervescents, dans l’arôme  des confitures et des marmelades de fruits, dans l’empire de la cannelle, de l’anis, dans la jungle de couleurs délicates et vaporeuses ou criardes. Ici se dressait la Tour de Babel douce et légère des mousses propres, ici trônait l’aveuglant kadaïf, parmi les amusants petits beignets, les gâteaux Arlequin, Figaro, parmi les plaisirs, tartes, truffes, baklavas, amandines, meringues légères comme un nuage, gâteaux Alcazar et des cohortes d’autres entremets appelés souvent par des diminutifs, les petits craquelins, les petits beignets, les petits raviolis, les petites biscottes, les petites galettes. (j’ai lu tout le passage mais pour le web c’est trop long…). L’ivresse se terminait en beauté avec la partition des liqueurs, des sirops, des alcools de fruits, en finissant par le mazagran.

…un extrait qui, a dit une personne après avoir écouté et tout en achetant le livre, « parle à chacun de nous parce qu’on a tous vécu des choses pareilles »…

La rencontre littéraire devait se conclure. A l’avant de la librairie, notre hôte débouchait déjà une bouteille de Feteasca Neagra rouge de Husi, un vin semi-dulce comme en produisent volontiers les coteaux ensoleillés du sud et de l’est de la Roumanie, un vin qui paraît très doux au palais des Français habitués à des vins plus tanniques… En cet instant vespéral, il venait à point nommé, ce poème de Magda Cârneci que j’avais choisi en préparant notre 6e escale et qui se referme sereinement sur

…silence enivrant,

se taisant.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La Tournée des Traducteurs, un programme inventé et porté par deux femmes courageuses et amoureuses de la littérature roumaine (cliquez ici pour savoir comment cela a commencé).

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.