Une dernière rencontre tournée vers l’avenir

Après avoir passé 5 mois sur les routes de France pour tirer des étagères les livres traduits du roumain et les présenter au public, la rencontre hébergée par la librairie L’Esperluète à Chartres a été consacrée aux sorties éditoriales des semaines et mois qui viennent.

Nous avons demandé à Laure Hinckel, dont deux traductions sortent très bientôt, de les présenter au public chartrain.

En juin, la traduction du livre culte de Camil Petrescu, Dernière nuit d’amour première nuit de guerre sortira en poche, aux Editions des Syrtes.  La première traduction de ce roman était intervenue 77 ans après sa publication en Roumanie et avait occasionné en 2007 de belles mentions dans la presse. Laure Hinckel a rappelé les déboires de Stefan, amoureux et très jaloux de sa jeune femme Ella, à la veille de l’entrée en guerre du pays, en 1916. L’ambiance printanière et fleurie des parties de campagne du couple en perdition, dans des groupes d’amis aux relations très proustiennes, est contrebalancée, dans la deuxième partie du roman, par le récit, presque au jour le jour, des premiers combats, dans les tourments de l’amour blessé. Mais est-il perdu?

Laure Hinckel a aussi annoncé la sortie en septembre de  Solénoïde, le nouveau livre de Mircea Cărtărescu, présenté sur le site des éditions NOIR sur BLANC en ces termes:

Chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu, Solénoïde est un roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka. Il s’agit du long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence. Après avoir grandi dans la banlieue d’une ville communiste – Bucarest, qui est à ses yeux le « musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose », mais aussi un organisme vivant, coloré, pulsatile –, il est devenu professeur de roumain dans une école de quartier. Si le métier le rebute, c’est pourtant dans cette école terrifiante qu’il fera trois rencontres capitales : celle d’Irina, dont il tombe amoureux, celle d’un mathématicien qui l’initie aux arcanes les plus singuliers de sa discipline, et celle d’une secte mystique, les piquetistes, qui organise des manifestations contre la mort dans les cimetières de la ville. À ses yeux, chaque signe, chaque souvenir et chaque rêve est un élément du casse-tête dont la résolution lui fournira un « plan d’évasion », car il ne s’agit que de pouvoir échapper à la « conspiration de la normalité.

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Laure Hinckel a détaillé plusieurs aspects de cette nouvelle traduction dont les thèmes à la fois intrigants et universels – la quête de sens, l’amour, la peur de la mort, l’apprentissage, l’enfance- recoupent plusieurs thèmes proprement cartaresciens : une ville, Bucarest, monde et organisme à fois ; le rôle de l’écriture dans un monde opaque ; la gémellité; les sciences naturelles et mathématiques etc.

Cette dernière rencontre a été aussi l’occasion d’entendre un extrait, donc en première lecture publique, de Solénoïde. Le début du chapitre 20 résonne comme une magnifique une profession de foi de l’écrivain :

« Le maître des rêves, le grand Isachar, était assis devant le miroir, le dos collé à sa surface, la tête très inclinée vers l’arrière et profondément plongée dans le miroir. Alors apparut Hermana, la maîtresse du crépuscule, et elle se fondit dans la poitrine d’Isachar, jusqu’à y disparaître totalement. » Je me suis si souvent demandé d’où me venait mon aversion pour le roman, pourquoi je me serais tellement méprisé si j’en avais écrit, des « livres sur », des histoires interminables, pourquoi je hais Shéhérazade et tous ses disciples, qui produisent consciencieusement des narrations où l’on apprend quelque chose ou qui nous permettent de passer des heures ocieuses. Pourquoi je ne voudrais pas écrire par plaisir et pour le plaisir. Pourquoi je ne veux pas dessiner des portes monumentales ni même des chatières, sur les murs du musée de la littérature. Pourquoi je me définis par mes maladies et mes folies, et non par mes livres. Pourquoi je suis maintenant si content d’avoir été chassé de la littérature. La réponse est entièrement dans ce passage de Kafka. Parce que tu ne trouves dans aucun roman des phrases comme celle-là, parce que même Kafka n’a pas osé en faire les petits os de l’oreille interne d’une quelconque narration. Elle est restée incrustée dans d’obscures pages de journal destinées au feu, des pages qui ne délectent ni n’instruisent, des pages qui n’existent pas, mais qui sont plus significatives que tout ce qui a jamais existé. Parce qu’il n’est pas besoin de mille pages pour écrire un psychodrame, mais de cinq lignes au sujet d’Isachar et Hermana. Aucun roman n’a jamais montré le moindre chemin à suivre, mais absolument tous se résorbent dans l’inutile néant de la littérature. Le monde s’est rempli de millions de romans qui escamotent la seule raison d’être que l’écriture ait jamais eue : celle de te comprendre toi-même jusqu’au bout, jusque dans la seule chambre du labyrinthe de la pensée où tu n’as pas le droit de pénétrer. Les seuls textes qui devraient jamais être lus sont les textes non artistiques et non littéraires, les textes âpres et impossibles à saisir, ceux que leurs auteurs ont eu la folie d’écrire, mais qui ont jailli de leur démence, de leur tristesse et de leur désespoir comme des sources d’eau vive. Isachar. Hermana. Le Horla. Malte. Et les centaines de voix sans visage qui ont écrit sur chaque page le seul mot qui compte : je. Jamais il, jamais elle, jamais tu. Je, section dans le temps de l’impossible quatrième personne. Si mon poème La Chute avait été bien reçu en séance du Cénacle de la Lune, en ce lointain mois de novembre, aujourd’hui j’aurais peut-être à mon actif dix livres qui tous porteraient mon nom sur leur couverture, des romans et des poèmes et des essais et des textes académiques, j’aurais peut-être été publié dans les manuels scolaires et je serais invité à des salons du livre dans de lointains pays nordiques. J’aurais été pris par le jeu des lumières et de l’accomplissement. J’aurais gagné le monde, de la seule manière possible : par la perte, pas à pas, de ma propre âme. En tissant mes toiles d’araignée narrative, en ourdissant des poèmes de papier doré, en mimant des drames qui n’ont jamais eu lieu, j’aurais oublié que la peau est l’organe le plus lourd de mon corps, plus lourd que le cerveau et que le foie, et que seul et seulement sur ta propre peau il est décent d’écrire, qu’ils sont impossibles, les livres qui ne seraient pas reliés de ta propre peau, avec des pages vivantes et innervées, pleines de corpuscules de Golgi et de racines de cheveux, et de glomérules sudoripares et de canaux où grouillent les sarcoptes. J’aurais oublié la matière dont on extrait les gouttes limpides de la souffrance, comme le liquide doré qui s’écoule lors d’une ponction lombaire, la matière dont est né Maldoror. J’aurais oublié qu’un livre, pour qu’il signifie quelque chose, doit indiquer une direction. J’aurais écrit des livres immanents, autonomes au plan esthétique, que le lecteur aurait regardé comme le chat regarde le doigt qui montre la pelote sur le tapis. Mais un livre doit être un signe, te dire « va par-là », ou « arrête-toi », ou « vole », ou « éventre-toi ». Un livre doit appeler une réponse. S’il ne le fait pas, s’il maintient ton regard à sa surface ingénieuse, inventive, tendre, sage, réjouissante, merveilleuse, au lieu de le diriger vers ce que le livre montre, alors tu as lu un écrit littéraire et tu as raté encore une fois l’objectif de tout effort humain : sortir de ce monde. Les romans te maintiennent ici, ils te réchauffent et te consolent, ils posent des paillettes étincelantes sur la robe de la cavalière de cirque. Mais quand liras-tu, pour l’amour de Dieu, un vrai livre ? Au Jugement dernier, il y en aura un qui viendra et qui dira « Seigneur, j’ai écrit La Guerre et la Paix ». Un autre dira « Seigneur, j’ai écrit La Montagne magique, où le monde repose sur le sacrifice d’un enfant. » Un autre dira « Seigneur, j’ai écrit plus de quatre-vingts romans et recueils de nouvelles ». Un autre dira « Seigneur, moi j’ai reçu un grand prix international ». Un autre dira « J’ai écrit Finnegans Wake, exprès pour Toi, car personne d’autre ne peut le lire ». Un autre : « Seigneur, voici Cent ans de solitude. On n’a jamais rien écrit de meilleur. » Ils formeront des files et des files, chacun avec sa pile de livres sur les bras, ses chiffres de vente et ses citations de critiques et ses coupures de presse, comme les fondateurs d’églises dessinés dans le naos des églises avec leurs édifices en miniature reposant entre leurs mains. Tous seront soulignés d’arcs-en-ciel et de flux d’énergie, leurs visages éclaireront tout comme des soleils. Le Seigneur leur dira : « Oui, je les ai bien sûr tous lus, avant même que vous les écriviez. Vous avez donné aux hommes des heures de délectation, vous les avez poussés à la méditation et à la rêverie. Vous avez dessiné en trompe-l’œil les plus étonnantes, les plus baroques, les plus ornementales, les plus massives portes sur la paroi intérieure du front, sur son os lisse et jaune. Mais laquelle s’est-elle réellement ouverte ? Dans quelle porte a-t-on vu la paupière du front se lever sur l’œil du cerveau ? Quelle porte a-t-elle permis au cerveau de commencer à voir pour de vrai ? » Un peu à l’écart, il y aura, dans leurs guenilles, Kafka et le Président Schreber, Isidore Ducasse et Swift et Sabato, et Darger et Rizzori, auprès de milliers d’anonymes, auteurs de journaux déchirés, brûlés, avalés, enterrés dans le vacarme du temps. Eux, ils auront les mains vides, mais avec des lettres gravées sur la paume : « Maître des rêves, le grand Isachar… » Derrière eux viendront des millions d’écrivains qui n’ont écrit qu’avec des larmes, du sang, de la substance P, de l’urine et de l’adrénaline et de la dopamine et de l’épinéphrine, directement sur leurs organes ulcérés de peur, sur leur peau excoriée d’extase. Chacun portera entre ses bras sa propre peau écrite recto-verso, dont le Seigneur fera, en les assemblant entre les couvertures de la naissance et de la mort, le grand livre de la souffrance humaine.

Une de ces pages, voilà ce que cet écrit devrait être, une des milliards de peaux d’hommes couvertes de lettres infectées, suppurantes, du livre de l’horreur de vivre. Anonyme et identique à toutes les autres. Car mes anomalies, même très inhabituelles, sont loin d’égaler l’anomalie tragique de l’esprit revêtu de chair. Et ce que je voudrais que tu lises sur ma peau, toi qui ne le liras pourtant jamais, ce serait seulement un cri un seul répété à chaque page : « Fuis ! Cours ! Rappelle-toi que tu n’es pas d’ici ! » Je n’écris pourtant même pas pour que quelqu’un lise ça, mais pour tenter de comprendre ce qui m’arrive, dans quel labyrinthe je me trouve, à quel test je suis soumis et comment je dois répondre pour en réchapper vivant. En écrivant sur mon passé et sur mes anomalies et sur ma vie translucide à travers laquelle on voit une architecture pétrifiée, j’essaie de déchiffrer les règles du jeu dans lequel je me suis retrouvé, de distinguer les signes, de les mettre bout à bout et de voir vers quoi ils tendent, et de me diriger dans cette direction. Aucun livre n’a de sens s’il n’est pas un Évangile. Le condamné à mort pourrait bien avoir les murs de sa cellule couverts de rayonnages pleins de livres tous exceptionnels, mais ce qu’il lui faut, c’est un plan d’évasion. Tu ne peux t’évader tant que tu ne crois pas qu’il est possible de s’évader, même d’une cellule aux murs infiniment épais, dépourvus de portes et de fenêtres. Le personnage du prisonnier, dans une bande dessinée, peut sortir perpendiculairement à la page imprimée et venir vers moi, qui la lis depuis une autre dimension.

J’ai lu des milliers de livres, mais je n’en ai trouvé aucun qui soit un paysage plutôt qu’une carte. Chacune de leurs pages est plate, or la vie n’est pas ainsi. Pourquoi me guiderais-je, moi qui suis une créature en trois dimensions, selon les deux dimensions d’un texte, peu importe lequel ? Où trouverais-je la page cubique où la réalité serait sculptée ? Où est le livre hypercubique dont la couverture rassemblerait les centaines de cubes de ses pages ? Là seulement, par son tunnel de cubes, il serait possible de s’évader de la suffocante cellule, ou au moins de respirer l’air d’un autre monde. Si je pouvais respirer les nuages et les rues et les tramways, les arbres et les femmes, comme l’air pur d’un monde bien plus dense…

Aujourd’hui, bien sûr, c’est dimanche, je n’ai pas classe. Hier soir, j’ai lu Kafka jusqu’à une heure du matin et je me suis arrêté au passage avec Isachar et Hermana. Je n’ai pas pu aller plus loin. Le maître des rêves, la maîtresse du crépuscule. Isachar se perdant dans le miroir, Hermana se fondant dans le torse d’Isachar comme dans un autre miroir, de chair et de sang, qu’elle infeste avec mélancolie. J’ai retourné le livre ouvert sur le lit et je suis allé moi aussi au miroir.

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